La petite histoire de la Trabant, la voiture star du communisme

« Savez-vous comment doubler la valeur d’une Trabant ? En faisant le plein ! », « Et savez-vous comment atteindre la vitesse maximale d’une Trabant ? En la faisant remorquer ! »

Ce genre de blagues a pullulé pendant des décennies dans l’Allemagne de l’Est.

Il faut dire que la réputation de la Trabant n’était pas volée. Elle était bruyante. Elle vibrait du sol au plafond. Son moteur à deux temps rejetait un épais nuage de fumée bleutée. Son habitacle était spartiate et sa technologie était déjà vieillotte avant même de quitter l’usine.

Pourtant, plus de trente ans après la chute du bloc soviétique, la « Trabi » demeure l’un des symboles les plus puissants de cette époque. Elle qui, à elle seule ou presque, raconte toutes les ambitions et toutes les absurdités d’un système qui a fini par s’effondrer sur lui-même.

Made in RDA

L’histoire de la Trabant commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Lorsque l’Allemagne est divisée entre les vainqueurs, une partie importante de son industrie automobile se retrouve du côté soviétique, notamment en Saxe. Les anciennes usines Audi, DKW, Horch et BMW sont nationalisées et réorganisées au sein d’entreprises contrôlées par l’État.

En 1954, les autorités de la République démocratique allemande se fixent alors un objectif : concevoir « la voiture du peuple ».

Pour ce faire, elles établissent un cahier des charges très précis. La future voiture devra être légère, économique, capable de transporter quatre personnes et suffisamment simple pour être produite en grande quantité.

C’est ainsi que la première Trabant sort des chaînes de montage de Zwickau le 7 novembre 1957. D’autres modèles suivront, dont la fameuse Trabant 601, lancée en 1964. Produite jusqu’en 1990 à près de 2,8 millions d’exemplaires, elle devient le visage automobile de l’Allemagne de l’Est.

Le succès de la Trabant ne s’est toutefois pas limité à la RDA. La petite voiture s’est exportée dans une grande partie du bloc de l’Est, notamment en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou encore en Yougoslavie. Fait plus surprenant, l’Union soviétique n’en importera jamais. Moscou préfère protéger ses propres constructeurs automobiles, comme Lada, Moskvitch ou ZAZ.

Le nom Trabant n’est pas choisi au hasard. Il signifie « satellite » en allemand. Quelques semaines plus tôt, l’Union soviétique a en effet lancé Spoutnik dans l’espace. Comme ce dernier, la Trabant est censée démontrer que le socialisme sait lui aussi fabriquer l’avenir.

Sur le papier, la Trabant se veut donc synonyme de succès et de liberté (surveillée), la promesse d’un bonheur simple, d’un avenir radieux. Elle doit permettre aux familles de partir en vacances, d’aller à la campagne ou de rejoindre les plages de la Baltique.

La voiture en carton

Dans les faits, la Trabi est un modèle d’ingéniosité… contrainte.

La première contrainte est matérielle. La RDA manque d’acier et doit trouver une solution alternative pour construire sa voiture populaire. Les ingénieurs se tournent alors vers le Duroplast, un matériau composite fabriqué à partir de résine et de fibres textiles recyclées. Léger, résistant à la corrosion et peu coûteux, il permet de contourner les pénuries chroniques qui frappent l’économie est-allemande.

Cette particularité vaudra à la Trabant l’un de ses surnoms les plus célèbres : « la voiture en carton ».

Si la carrosserie est rustique, l’habitacle l’est tout autant.

Le volant noir en bakélite est si fin qu’on hésite parfois à s’y agripper trop fermement. Le tableau de bord se résume à l’essentiel. La boîte à gants est minuscule. Quant au rétroviseur intérieur, il ressemble davantage à celui d’une mobylette qu’à celui d’une voiture familiale. Sous le capot, le petit moteur bicylindre à deux temps ne développe que 26 chevaux. Suffisant pour rouler, mais certainement pas pour faire rêver.

Les compromis ne s’arrêtent pas à la fabrication.

Censée être une automobile accessible au plus grand nombre, son prix est en réalité bien supérieur au tarif affiché. Pour rendre la voiture réellement utilisable, il faut ajouter une multitude d’équipements qui alourdissent considérablement la facture… comme le volant ou les ceintures de sécurité !

Mais le plus difficile n’est pas de payer la voiture. C’est de l’obtenir.

La production reste très inférieure à la demande et les listes d’attente s’allongent d’année en année. Recevoir sa Trabant peut demander dix ans de patience. Parfois quinze !

Dans une économie planifiée, la disponibilité immédiate devient un luxe. À tel point qu’une Trabant d’occasion se revend parfois plus cher qu’une neuve, simplement parce qu’elle est disponible tout de suite.

L’attribution du précieux véhicule dépend également de critères qui dépassent souvent les simples considérations financières. La fonction occupée, l’ancienneté ou la proximité avec le régime peuvent accélérer les démarches. Pendant ce temps, les hauts dignitaires du parti roulent dans des voitures autrement plus confortables.

Une fois obtenue, en revanche, la Trabant accompagne souvent son propriétaire pendant une bonne partie de sa vie.

Faute de pouvoir la remplacer facilement, on la répare, on la rafistole et on prolonge son existence autant que possible. À certaines périodes, près de 35 % de la production de pièces détachées sert simplement à remplacer des composants défectueux. Les propriétaires deviennent mécaniciens malgré eux et développent une remarquable culture de la débrouille.

L’évolution de l’âge moyen des Trabant en circulation raconte d’ailleurs toute l’histoire du système. En 1975, une Trabant a en moyenne 7,8 ans. En 1980, ce chiffre grimpe à 9,3 ans. Dix ans plus tard, il atteint près de 14 ans.

Paradoxalement, cette accumulation de défauts contribue à créer un lien particulier entre la voiture et ses propriétaires. À force d’être réparée, entretenue et bricolée, la Trabant finit par devenir bien davantage qu’un simple objet de consommation.

Le mythe Trabant

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe.

Parmi les images qui font le tour du monde, une revient sans cesse : celle de milliers de Trabant franchissant la frontière entre l’Est et l’Ouest dans un concert de moteurs pétaradants et de fumées bleutées.

Devenue malgré elle l’un des emblèmes de la fin de la Guerre froide, son destin semble alors scellé.

Face aux Volkswagen, BMW, Opel et autres voitures occidentales qui envahissent soudainement le marché est-allemand, la Trabant ne peut tout simplement plus rivaliser. Après des années passées à la désirer, les habitants de l’ex-RDA rêvent désormais d’autre chose.

La dernière Trabant 601 quitte les chaînes de production en juillet 1990. Quelques mois plus tard, le 30 avril 1991, la toute dernière Trabant sort de l’usine de Zwickau, mettant fin à une aventure industrielle commencée trente-quatre ans plus tôt.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais la Trabi va connaître une seconde vie.

Comme la Citroën 2CV en France, la Fiat 500 en Italie ou la Coccinelle de Volkswagen en Allemagne de l’Ouest, elle cesse progressivement d’être jugée pour ses qualités automobiles. Avec le recul, ses défauts deviennent même une partie de son charme.

Au fil des années, les clubs de passionnés se multiplient. Des rassemblements sont organisés dans toute l’Allemagne. À Berlin, les célèbres « Trabi Safari » permettent aux touristes de parcourir la ville au volant d’une Trabant restaurée. La petite voiture en Duroplast devient un souvenir roulant de la RDA.

Son succès dépasse même les frontières de l’Allemagne. Elle apparaît dans des films (ci dessous dans Good Bye, Lenin!, sorti en 2003), des expositions et des musées consacrés à l’histoire du XXe siècle.

Plusieurs projets de renaissance électrique voient le jour au début des années 2000, sans jamais réellement aboutir. Peu importe finalement : la Trabant n’a plus besoin d’être moderne pour exister, elle est devenue une légende.

Et si vous visitiez Budapest et le parc Memento en Trabant ?

Situé en périphérie de Budapest, le Memento Park est un musée à ciel ouvert qui rassemble les statues de l’époque communiste (Lénine, Marx, Engels, les bottes de Staline…),.

Pour vous y rendre, quoi de plus orignal que de monter à bord d’une véritable Trabant ?

Vous serez pris en charge à votre hébergement ou à un point de rencontre convenu au préalable, puis conduit au Memento Park. Sur votre trajet, un chauffeur-guide vous présentera les lieux et monuments traversés.

Une expérience hors du temps.