Entrée dans la vie d’Éric Naulleau en 1986, la Bulgarie n’en est jamais ressortie. Tour à tour professeur, traducteur, éditeur puis romancier avec Ruse, le polémiste a fini par devenir l’un de ses ambassadeurs officieux en France.
Littérature, communisme, tourisme de masse, coins cachés… dans cette interview, Éric Naulleau nous raconte sa Bulgarie, intime et passionnée.
Bonjour Éric, comment vous êtes-vous retrouvé en Bulgarie au beau milieu des années 80 ?
Par les hasards de la Coopération, un service national civil de deux ans proposé à certains étudiants. J’avais d’abord été affecté à Port Harcourt au Nigeria, mais le titulaire du poste m’avait alors vivement déconseillé d’accepter au regard de la situation sur place. Sliven en Bulgarie était second sur la liste.
Coïncidence ou pas, il se trouve que j’étais déjà passionné par les pays de l’Est. Plus jeune, l’alphabet cyrillique m’intriguait au plus haut point lorsque les clubs foot français jouaient à Sofia ou à Moscou. Puis ce fut la découverte d’Ismaïl Kadaré, des grands classiques russes, de Kundera…
À quoi ressemblait la Bulgarie communiste à cette période ? Vos conditions de vie y étaient-elles aussi précaires qu’on pourrait l’imaginer ?
Je dirais plutôt qu’elles étaient inattendues. L’immeuble dans lequel je devais habiter étant en cours de construction. Les premiers jours, j’ai ainsi logé plusieurs mois dans un hôtel sans eau chaude et où il n’était pas possible de prendre un petit-déjeuner avant d’aller donner mes cours.
Le soir de mon arrivée, le restaurant était fermé et je n’avais pas d’argent local. J’ai dû mon salut à une noce dont la mariée a compris ma situation et m’a demandé, en anglais, si je voulais dîner en leur compagnie. C’est ainsi que j’ai passé ma première soirée, assis à droite d’une mariée bulgare. Un excellent souvenir.
J’ai ensuite habité un HLM dans la banlieue de la ville. Un environnement pas très marrant, même si idéal pour connaître les conditions de vie d’un Bulgare moyen, ce dont on ne se fait qu’une trop vague idée depuis les salons d’une ambassade.
Qu’y a-t-il de plus bulgare chez vous Éric ?
Sans doute le rapport à la littérature, prise très au sérieux là-bas et chez moi tout autant. Pas un prétexte à des bavardages ineptes lors des dîners en ville, pas une manière d’accompagner la digestion ou d’occuper une insomnie. Non, un lieu où se joue l’essentiel, un rapport au monde aussi bien que le destin d’un pays — les écrivains ont joué un rôle crucial à toutes les époques de l’histoire bulgare.
Du temps où j’habitais à Sliven, j’étais impressionné par les files d’attente devant les librairies où venait d’arriver une nouveauté (il fallait parfois graisser la patte de la vendeuse pour obtenir son exemplaire). Et je ne l’étais pas moins par les solides bibliothèques que je voyais chez les parents d’élèves qui m’invitaient parfois à dîner.
« J’ai fait mienne l’âme bulgare. »
Que votre premier roman, Ruse, se déroule en Bulgarie, relevait donc de l’évidence ?
Le roman est littéralement né de mes rêveries tandis que j’arpentais les rues de Roussé sur les traces du fantôme d’Elias Canetti, qui y vit le jour. J’étais depuis longtemps fasciné par cet écrivain, et plus particulièrement par Auto-da-fé, son unique roman, un livre-monstre.
Comment Ruse a-t-il été reçu en Bulgarie ?
Ruse a été traduit en bulgare par l’excellent Krassimir Kavaldjiev. Il a été très bien reçu par la critique qui s’étonnait souvent que je connaisse si bien la Bulgarie … alors que j’ai tout de même un bac + 40 en bulgarophilie !
Comment expliquez-vous que la littérature bulgare soit toujours aussi méconnue dans nos contrées ?
Sans doute faute d’une tête d’affiche comme, pour d’autres pays de l’Est – Kadaré pour l’Albanie, Kundera pour la Tchéquie, Kertész pour la Hongrie, Andrić pour la Yougoslavie, etc.
Le rythme des traductions a beau s’accélérer depuis quelques années, il faut aussi bien avouer que les Bulgares, qu’ils me pardonnent, ne sont pas franchement doués pour l’autopromotion.

Parlez-vous bulgare au fait ?
Dans mon film comique préféré, The Party de Blake Edwards, Peter Sellers fait connaissance avec une actrice française (Claudine Longet), laquelle lui demande s’il parle notre langue. À quoi Peter Sellers répond : « Suffisamment pour avoir des ennuis ». Cela s’applique aussi à mon niveau de bulgare.
Si vous deviez offrir un seul livre bulgare à un lecteur français, lequel choisiriez-vous ?
J’en conseillerais deux. Sous le joug d’Ivan Vazov, chef-d’œuvre littéraire et document historique de première valeur pour connaître le passé de la Bulgarie. Et Les Récits de Tcherkaski de Yordan Raditchkov, merveille d’humour et de fantaisie qui prend pour cadre un village, haut lieu d’un pays longtemps rural.
Vous concluez Ruse en remerciant « la Bulgarie, ses femmes, ses hommes, ses paysages et son histoire ». Existe-t-il selon vous une âme bulgare ?
S’il existe certainement une âme bulgare, c’est devenu la mienne. Je n’en ai désormais pas davantage conscience que de l’air que je respire.
Il me serait très difficile de la définir, quoique je la ressente de toute ma sensibilité dès que je reviens dans le pays. Ces choses-là s’éprouvent plus qu’elles ne s’expliquent.
Je suis un Bulgare de cœur plus que de raison.
« La Bulgarie est un destin, une volonté. »
Mais que trouve-t-on en Bulgarie que l’on ne trouve pas ailleurs ? Qu’est-ce qui peut nous échapper en tant que Français ?
La conscience d’être un pays souvent menacé de disparition, du temps de la domination ottomane comme à l’époque communiste où il fut envisagé que la Bulgarie intègre l’Union soviétique.
La Bulgarie n’est pas allée de soi pendant plusieurs siècles, il lui a fallu lutter pour son droit à exister. La Bulgarie est un destin, la Bulgarie est une volonté.
Cela me la rend d’autant plus chère que certains veulent ici en finir avec la France éternelle et faire table rase du passé. Nous avions oublié qu’un pays, le nôtre, peut disparaître et qu’il faut se battre pour éviter cette tragédie.
Ces certitudes n’ont jamais cessé de couler dans les veines des Bulgares.
Vous qui avez connu plusieurs Bulgarie, quel regard portez-vous sur l’évolution du pays (l’euro, l’Europe, l’inflation…) ?
Un Bulgare de 20 ans ne peut se faire une idée de son pays tel qu’il m’est apparu dans les années 80. Un monde d’écart. Tout le monde pensait alors que le communisme durerait 1 000 ans…
Comme partout ailleurs, la Bulgarie ‘est ensuite divisée entre les perdants et les gagnants de la mondialisation. Et donc aussi entre les partisans du « c’était mieux avant » et les autres.
J’aimais Sofia du temps où je l’ai découverte, mais il faut bien avouer qu’elle la ville est devenue beaucoup plus agréable qu’elle ne l’était alors, cela relève de l’évidence.
En revanche, même si j’ai été très heureux en Bulgarie, ne comptez pas sur moi pour exprimer une quelconque nostalgie du totalitarisme.
Regrettez-vous néanmoins ce temps où la Bulgarie était plus confidentielle, où le tourisme y était moins développé ?
Je crains comme une nouvelle malédiction biblique l’invasion de la Bulgarie par les criquets touristiques. Je redoute pour ce pays si cher à mon cœur le même destin que la proche Croatie, ravagée par le tourisme de masse.
Fort heureusement, je connais assez de coins cachés pour y demeurer à l’abri.
Joie de la transition, terminons sur une recommandation si vous le voulez bien Éric : que préférez-vous faire à Sofia ?
Sans hésitation : flâner au hasard des rues. Mais je ne conçois pas un séjour dans cette ville magnifique sans traîner chez les bouquinistes de la place Slaveykov et visiter la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, cette splendeur architecturale et spirituelle.
Merci beaucoup pour votre temps Éric.
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