Il fallait un certain génie du désastre pour intituler ses livres Sur les cimes du désespoir, Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né. Emil Cioran possédait ce génie-là.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’écrivain roumain a médité sur l’ennui, le suicide, Dieu, les nuits sans sommeil, la chute des civilisations et l’étrange mauvais goût qu’il y aurait à espérer. Il n’a construit aucun système philosophique. Il préférait la formule brève qui tranche, éblouit et se retourne parfois contre elle-même.
Le réduire à un prophète lugubre serait pourtant manquer l’essentiel. Cioran était aussi un ironiste, un causeur recherché et un maître de l’aphorisme. Chez lui, le désespoir devient presque un art de vivre. La catastrophe, dès lors qu’elle est bien formulée, cesse momentanément d’être accablante.
Né en 1911 à Rășinari, village de Transylvanie alors situé dans l’Empire austro-hongrois, ce fils de prêtre orthodoxe publie ses premiers livres en roumain avant de s’installer à Paris. Il abandonnera ensuite sa langue maternelle pour devenir l’un des stylistes les plus admirés de la littérature française du XXe siècle. Arrivé en France en 1937 grâce à une bourse d’études, il y restera jusqu’à sa mort, en 1995, sans jamais demander la nationalité française.
La France fut son refuge, sa patrie littéraire et sa discipline. Elle fut aussi l’objet d’une passion particulièrement cioranienne : une admiration si exigeante qu’elle prenait volontiers la forme du mépris. Dans De la France, texte rédigé en roumain en 1941, il célèbre un pays qu’il croit déjà arrivé au terme de son histoire. Une déclaration d’amour, en somme, mais écrite par un homme qui ne savait louer qu’en composant une oraison funèbre.
Quitter la Roumanie, échapper à soi-même

Cioran ne quitte pas en 1937 une Roumanie communiste, contrairement à ce que répètent certaines notices rapides. Le régime soutenu par l’Union soviétique ne s’imposera qu’après la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu’il obtient une bourse de l’Institut français de Bucarest, le jeune écrivain part officiellement poursuivre ses études de philosophie à Paris. Il n’est pas encore l’exilé définitif qu’il deviendra plus tard.
Il emporte surtout avec lui une relation tourmentée à son pays natal. Dans la Roumanie des années 1930, Cioran ne se contente pas de plonger dans les tréfonds de l’âme humaine. Il rêve d’une nation arrachée à son insignifiance historique, transformée par une secousse révolutionnaire. La Roumanie lui paraît trop rurale, trop résignée, trop habituée à subir les événements plutôt qu’à les provoquer.
Cette exaltation le conduit vers les zones les plus sombres de son parcours. Lors de son séjour à Berlin en 1933 et 1934, il ne dissimule pas son admiration pour Hitler et pour la capacité du nouveau régime allemand à mobiliser un peuple. Dans ses articles et sa correspondance, il fait l’éloge de la dictature, du nazisme et du fascisme italien. Il soutient également la Garde de fer, mouvement ultranationaliste, antisémite et fasciste roumain dirigé par Corneliu Zelea Codreanu, même s’il ne semble pas en avoir été membre. Dans La Transfiguration de la Roumanie, publié en 1936, il appelle de ses vœux une transformation autoritaire et violente du pays. L’historienne et philosophe Marta Petreu a largement documenté cette fascination, qui ne relève donc ni de la rumeur ni d’une simple maladresse de jeunesse.
Cioran reniera plus tard ce qu’il qualifiera de pire folie de sa jeunesse. Il supprimera également certains passages de La Transfiguration de la Roumanie lors de sa réédition. Cette rupture ne suffit pas à effacer ses textes des années 1930, mais elle permet de comprendre ce que représente aussi la France : non seulement un nouveau pays, mais la possibilité de devenir un autre écrivain et de prendre ses distances avec l’homme qu’il avait été.
La séparation ne sera jamais complète. Il cesse progressivement d’écrire en roumain, mais demeure hanté par la Roumanie, par les Balkans, par les peuples sans puissance et par le sentiment d’être né à la périphérie de l’Histoire. Pierre-Yves Boissau a montré comment l’image de la France évolue dans son œuvre : d’abord modèle héroïque opposé à une Roumanie jugée apathique, elle devient une réalité vécue, observée et arpentée, dans laquelle Cioran finit paradoxalement par retrouver certains traits du pays qu’il avait voulu fuir.
Paris, ou l’art de vivre au centre en restant à l’écart
À Paris, Cioran ne devient ni professeur ni philosophe universitaire. La thèse attendue ne sera jamais achevée. Il préfère les promenades, les cafés, les conversations et les longues randonnées à bicyclette. Il parcourt la France, prolonge autant que possible sa condition d’étudiant et organise son existence autour d’un principe simple : travailler suffisamment ses phrases pour ne pas avoir à exercer un métier ordinaire.
La pauvreté de Cioran a parfois été transformée en légende romantique. Sa vie est effectivement modeste. Il habite le Quartier latin, fréquente les restaurants universitaires, vit longtemps dans de petites chambres, puis partage avec Simone Boué un appartement sous les toits de la rue de l’Odéon. Mais il ne s’agit pas seulement d’un écrivain misérable grelottant dans une mansarde. Cioran choisit en partie cette existence en marge, débarrassée autant que possible des fonctions, des titres et des obligations sociales.
Paris lui offre une situation idéale : vivre dans l’une des capitales intellectuelles du monde tout en restant un étranger. Il y fréquente d’autres exilés roumains, comme Eugène Ionesco et Mircea Eliade, mais aussi Samuel Beckett, Henri Michaux ou Paul Celan. Il devient une figure du Quartier latin sans jamais se fondre totalement dans la société française. L’Institut culturel roumain rappelle qu’il demeura en France jusqu’à sa mort sans chercher à être naturalisé.
Ce refus de l’appartenance officielle lui ressemble. Cioran avait besoin de la France, mais sans doute aussi de la distance qui lui permettait de la juger. Pour écrire sur un pays, mieux valait à ses yeux ne jamais s’y sentir entièrement chez soi.
De la France, déclaration d’amour à une civilisation disparue

Cioran rédige De la France en 1941, au cœur de la guerre. Le texte reste longtemps inédit : il ne paraît en français qu’en 2009. L’éditeur le présente comme une description à la fois « féroce, lucide et admirative » d’une nation qui fascine son auteur. La formule résume bien cet étrange petit livre.
Il commence par un cri de nostalgie : « Qu’elle a été grande, la France ! »
Tout est déjà contenu dans le temps du verbe. Cioran n’écrit pas sur une puissance à venir, mais sur une civilisation qui aurait accompli sa destinée. Il admire le culte français de la liberté, son individualisme, ses révolutions, ses cathédrales, sa peinture et sa littérature. Il admire surtout une nation qui a fait de la forme une valeur presque morale.
Mais la grandeur appartient au passé. La France contemporaine aurait troqué ses passions historiques contre le confort, l’argent, le plaisir et la bonne chère. Son énergie révolutionnaire se serait épuisée. Elle ne croirait plus assez fortement en une idée pour accepter de mourir pour elle. Dans l’une des formules les plus célèbres du livre, Cioran résume le destin des civilisations : « Les peuples commencent en épopées et finissent en élégies. »
Sa charge contre la gastronomie s’inscrit dans ce procès général. Cioran ne reproche évidemment pas aux Français de savoir cuisiner. Il transforme le repas en symptôme : lorsqu’un peuple ne croit plus à rien, affirme-t-il, les sens deviennent une religion et l’estomac une finalité. La table serait la liturgie quotidienne d’une civilisation qui a remplacé les idées par les aliments.
Il ne faut pas prendre cette provocation pour une enquête sociologique. Cioran force les oppositions, caricature et condamne sans instruire le procès. Son objectif n’est pas de démontrer, mais de frapper. Comme l’observe l’article de Zone Critique consacré au livre, De la France avance par antithèses, jugements péremptoires et raccourcis polémiques. La brutalité du propos fait partie de sa littérature.
La démocratie, la démographie, la sexualité, l’opéra, la religion ou la gastronomie appartiennent ainsi à une seule et même critique : celle d’une France rassasiée, fatiguée par sa propre intelligence et devenue incapable de démesure. Cioran n’a donc pas besoin d’une théorie cohérente de la décadence. Il lui suffit d’accumuler les symptômes.
Sa pensée demeure d’ailleurs fondamentalement contradictoire. Il regrette les grandes croyances collectives, mais se méfie de toutes les croyances. Il méprise les sociétés qui ne veulent plus mourir pour leurs idées, après avoir lui-même été séduit par des idéologies meurtrières. Il célèbre les passions historiques au moment même où il commence à se détourner des siennes.
Cette contradiction donne au livre sa tension. De la France n’est pas seulement le jugement d’un étranger sur son pays d’accueil. C’est aussi le texte d’un homme qui tente de sortir de l’ivresse politique sans renoncer complètement au goût de la grandeur.
Le vice français de la perfection
Au centre du livre se trouve une idée plus profonde que ses attaques contre la démocratie ou la cuisine : la France aurait été victime de sa propre perfection.
« Un des vices de la France a été la perfection – laquelle ne se manifeste jamais aussi clairement que dans l’écriture. »
Pour Cioran, aucune culture ne s’est autant préoccupée du style. Les Français accordent une importance presque obsessionnelle au choix du mot, au rythme de la phrase, à l’enchaînement des idées. Ils voient la forme avant le contenu et préféreraient, selon l’une de ses provocations, « un mensonge bien dit à une vérité mal formulée ».
Cette perfection constitue à la fois la grandeur française et sa maladie. La langue discipline la pensée, élimine le vague et résiste à l’emphase. Mais une civilisation qui maîtrise trop parfaitement ses passions finit aussi par les stériliser. À force de politesse, de mesure et d’intelligence, elle perdrait le « génie sauvage », la folie et l’énergie nécessaires pour recommencer l’Histoire.
L’ironie est évidente : Cioran critique la religion française du style dans un texte qui cherche constamment la formule parfaite. Il condamne le goût de l’effet en multipliant les effets. De la France accomplit ce qu’il dénonce.
Il annonce également la transformation future de son auteur. Lorsque Cioran écrit ce livre, il utilise encore le roumain. Quelques années plus tard, il se soumettra volontairement à cette perfection française dont il vient de décrire les dangers.
Changer de langue, changer d’écrivain

En 1947, Cioran séjourne près de Dieppe et tente de traduire Mallarmé en roumain. L’exercice lui paraît soudain absurde. Il comprend qu’il ne retournera probablement plus vivre en Roumanie et décide d’abandonner sa langue natale. Le récit qu’il fera plus tard de cet épisode est spectaculaire : en l’espace d’une heure, dira-t-il, il aurait rompu avec sa langue, son passé et presque toute son ancienne identité.
La rupture fut sans doute moins instantanée dans la pratique, mais elle demeure décisive. Écrire dans une langue apprise oblige Cioran à ralentir. Le roumain favorisait chez lui le lyrisme, l’excès et l’imprécation. Le français lui impose la précision, la retenue et la réécriture.
Il souffre pour composer Précis de décomposition, son premier grand livre français, publié en 1949. Il en reprend plusieurs fois le manuscrit et doute que cette langue soit faite pour lui. Il la décrira comme une « camisole de force » et comme une langue thérapeutique. Le mot est juste : le français ne supprime pas ses obsessions, mais les maintient, les comprime et leur donne une forme.
Cioran continue de parler de la mort, du néant, du suicide, de Dieu et de l’échec des civilisations. Mais la fureur de ses livres roumains se contracte. La prophétie devient fragment. L’exaltation devient paradoxe. Le français ne le guérit pas du désespoir : il lui apprend à le ponctuer.
En choisissant cette langue, Cioran rejoint aussi la tradition qu’il admirait : Pascal, La Rochefoucauld, Chamfort et les moralistes français. Il ne devient pas français au sens administratif ou même affectif du terme. Il devient français par le style, ce qui était probablement à ses yeux une forme d’appartenance plus sérieuse.
Un Français venu d’ailleurs
La relation de Cioran avec la France ne se résume donc pas à un confortable récit d’intégration. Il n’est pas simplement un écrivain roumain accueilli par Paris, reconnaissant envers son pays d’adoption et heureux d’écrire dans sa langue.
La France fut pour lui un abri, une tradition et une contrainte. Elle lui permit de prendre ses distances avec ses compromissions roumaines, sans les faire disparaître. Elle lui offrit la liberté de vivre en marge et lui imposa la rigueur nécessaire pour transformer sa violence intérieure en littérature.
En retour, Cioran lui consacra l’un de ses portraits les plus cruels. Il lui reprocha de ne plus être à la hauteur de la France qu’il avait découverte dans les livres. Il l’aima moins pour ce qu’elle était que pour ce qu’elle avait cessé d’être.
Il avait voulu arracher la Roumanie à son absence d’Histoire. À Paris, il finit par reprocher à la France d’être déjà sortie de la sienne.
Et si vous partiez sur les traces de Cioran à Bucarest ?



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