À quelques pas du parc Herăstrău, le plus grand parc de Bucarest, se dresse une silhouette particulièrement familière pour un touriste français.
Manteau militaire, allure imposante, regard altier… il s’agit d’une statue de Charles de Gaulle.
Inaugurée en 2006, soit près de quarante ans après sa mort, elle ne manque pas de susciter son lot d’interrogations : que fait-elle à plus de 2 000 kilomètres de Paris ? Pourquoi le Général ? Quel rapport avec la Roumanie ?
La réponse dépasse en réalité sa personne. Car ce que cette statue raconte, ce sont plus de deux siècles d’histoire commune entre la France et la Roumanie.

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Avant de Gaulle, il y avait… Hitler et Staline !
Charles de Gaulle ne s’est pas uniquement vu ériger une statue. La place sur laquelle elle se trouve porte également son nom.
Cette place ne s’est toutefois pas toujours appelée place Charles de Gaulle. Au fil du XXe siècle, elle a plusieurs fois changé de nom au rythme des bouleversements politiques européens.
Durant la Seconde Guerre mondiale, elle porte le nom d’Adolf Hitler. Après l’arrivée des communistes au pouvoir, elle devient la place Staline. Puis, lorsque la Roumanie prend progressivement ses distances avec Moscou, elle est rebaptisée place des Aviateurs.
Ce n’est qu’en 2006 qu’elle prend son nom actuel.
Mais pour comprendre ce choix, il faut revenir quatre décennies plus tôt, quand Charles de Gaulle s’est rendu dans la capitale roumaine au mois de mai 1968.
Un voyage qui a fait date
Dans une Europe coupée en deux, avec d’un côté le bloc occidental et de l’autre les pays communistes dominés par l’Union soviétique, cette visite ne passe pas inaperçue.
Bien que la Roumanie appartienne au bloc communiste, le Conducător Ceaușescu affiche une autonomie de plus en plus marquée vis-à-vis de l’URSS.
De Gaulle comprend l’intérêt stratégique de cette ouverture. Lorsqu’il se rend à Bucarest, il ne vient pas seulement rencontrer les dirigeants du pays. Il envoie aussi un message à Moscou : il refuse de considérer les pays d’Europe de l’Est comme de simples satellites soviétiques.
Il s’agit de la première visite d’un président français en Roumanie. À une époque où les contacts entre l’Ouest et l’Est restent limités, l’événement est largement médiatisé et contribue à renforcer l’image positive de la France auprès des Roumains.
Ironie de l’histoire, ce voyage se déroule alors que la France est secouée par les événements de Mai 68. Tandis que les étudiants dressent des barricades dans le Quartier latin et contestent l’autorité du Général, celui-ci reçoit en Roumanie un accueil particulièrement chaleureux. Le contraste est saisissant : pendant que Paris manifeste contre De Gaulle, Bucarest l’acclame.
Pour autant, les racines de cette francophilie remontent à encore plus loin dans le temps.

Pas de Roumanie sans Napoléon III ?
En 1859, trois ans après la fin de la guerre de Crimée (1853-1856), l’Europe redessine son équilibre politique.
L’empereur Napoléon III décide de soutenir activement le rapprochement de la Moldavie et de la Valachie, deux principautés placées sous l’influence de l’Empire ottoman et des grandes puissances européennes.
La diplomatie française appuie ainsi l’élection d’Alexandru Ioan Cuza à leur tête, ouvrant la voie à leur unification.
Alors que le pays cherche à affirmer son identité nationale, Paris apparaît comme l’un de ses plus précieux alliés sur la scène internationale – certains historiens roumains iront jusqu’à qualifier Napoléon III de « père spirituel » de la Roumanie moderne.
Cette sympathie laisse une empreinte durable, les élites roumaines voyant dans la France un modèle politique, culturel et intellectuel.
Quand Bucarest était surnommé le « Petit Paris »
Au XIXe siècle, les jeunes aristocrates roumains partent étudier la science et la médecine à Paris.
Les écrivains lisent Victor Hugo et Balzac. Dans les salons de Bucarest, parler français devient un signe de distinction sociale.
Les architectes s’inspirent des grands boulevards haussmanniens – une influence visible en 2026 : l’Athénée roumain, le palais CEC ou encore les larges boulevards du centre-ville témoignent encore de cette fascination pour l’architecture française.
C’est à cette période que la capitale gagne son célèbre surnom de « Petit Paris des Balkans ».
Même sous le communisme, cette fascination pour la culture française ne disparaît jamais complètement.

Une statue tournée vers l’avenir
150 ans plus tard, en 2006, Bucarest accueille le sommet de la Francophonie, l’un des plus importants événements diplomatiques jamais organisés en Roumanie depuis la chute du communisme.
C’est dans ce contexte que la place Charles de Gaulle est inaugurée et que la statue du Général est dévoilée au public.
Le choix est hautement symbolique. Quelques mois plus tard, le 1er janvier 2007, la Roumanie rejoint officiellement l’Union européenne, aboutissement d’un long processus d’intégration à l’Europe occidentale.
La France figure alors parmi les principaux partenaires européens du pays. Sans être seule à soutenir cette adhésion, elle accompagne activement le rapprochement de la Roumanie avec les institutions européennes.
L’inauguration de la statue intervient ainsi à un moment charnière. Après avoir soutenu la naissance de la Roumanie moderne au XIXe siècle puis entretenu des relations privilégiées pendant la Guerre froide, elle accompagne désormais le retour du pays au sein de l’Europe démocratique.
Tant de solennité doit cependant être quelque peu tempérée.
Certains Bucarestois trouvent en effet que la posture de Charles de Gaulle est étrange, notamment à cause de ce bras tendu qui leur donne l’impression qu’il porte un plateau invisible, et qui vaut à la statue d’être surnommée… « le serveur ».
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