Dans l’imaginaire collectif, tout orchestre symphonique ou philharmonique qui se respecte aligne des musiciens en smoking noir, chemise blanche, nœud papillon et souliers vernis.
Comme les sièges rouges ou les pupitres, cette tenue fait partie du décor, de l’expérience.
Pourtant, depuis quelques années, des voix s’élèvent pour remettre en question ce dress code jugé désuet.
Une tradition hiérarchique, pas artistique
À l’origine, la tenue des musiciens n’a rien d’un choix esthétique. Elle est sociale.
Les premiers orchestres modernes se développent aux XVIIe et XVIIIe siècles dans les cours européennes. Les musiciens y sont des employés, au service de princes ou d’institutions. Leur tenue s’inscrit dans cette logique : correcte, homogène, mais surtout discrète.
Le fameux frac, symbole de cette élégance rigide aujourd’hui contestée, n’est autre que l’héritier de la livrée, ce costume que l’on imposait au XVIIIe siècle aux musiciens… comme aux domestiques.
Paradoxalement, ce même frac est ensuite adopté par la bourgeoisie, qui l’oppose aux habits de cour, trop décoratifs et contraignants. Vêtement de rupture à l’origine, il rappelle que les codes vestimentaires ne sont jamais figés : ils se transforment et changent de sens.
Un vent de modernité
Outre le fait qu’une tenue trop rigide puisse gêner le mouvement, compliquer le jeu instrumental ou simplement être inconfortable sur la durée, certains observateurs pointent un élitisme qui n’a plus lieu d’être.
Cet uniforme alimenterait, au même titre que les règles relatives aux applaudissements, ce phénomène d’« intimidation sociale » souvent évoqué par les sociologues comme un frein au renouvellement du public.
En 2021, le New York Philharmonic s’est ainsi produit sur scène avec des musiciens en costumes noirs, chemises noires et cravates noires – une petite révolution, parfaitement assumée par sa direction.
« Nous sommes bien entrés dans le XXIe siècle. Les choses doivent évoluer et ça passe aussi par l’apparence de l’orchestre sur scène. Par ailleurs, nos anciennes tenues étaient souvent perçues comme une barrière entre le public et les musiciens. Ce nouveau look vise à renforcer le lien entre les spectateurs et les artistes. »
Un concert classique doit-il refléter la société ?
Évidemment, ce mouvement ne se fait pas sans frictions.
D’une part, parce que rien ne prouve qu’un changement de tenue entraîne une hausse de la fréquentation. D’autre part, parce qu’à vouloir tout désacraliser, la scène lyrique risque de perdre ce qui fait sa singularité.
C’est le point de vue du violoniste Boris Balter, qui estime « difficile de voir comment une tenue décontractée monochromatique entraînerait une augmentation de la fréquentation et des revenus » et ajoute : « dans mon esprit, il s’agit d’une autre tentative délibérée de supprimer ce qui est si unique dans cette forme d’art distinctive ».
Une position partagée par l’universitaire Robin Mitchell-Boyask, qui « n’adhère pas à l’idée que les musiciens devraient s’habiller comme tout le monde, car aller à un concert est censé être une rupture avec la vie normale ».
Une évolution, pas une révolution
Reste que, dans les faits, si un certain assouplissement des silhouettes s’observe, les orchestres s’accommodent davantage de la tradition qu’ils ne la bouleversent.
Ou pour le dire autrement : ce n’est pas demain que l’on verra des musiciens jouer en jeans et baskets.
