« La première fois que vous rentrez au New York Café, c’est à se demander si vous n’êtes pas rentré accidentellement dans la Chapelle Sixtine », « Le New York Café n’est pas juste un café, c’est un musée vivant », « Des dorures partout, des plafonds somptueux, des escaliers incroyablement luxueux, on dirait Versailles »…
Blogs de voyage, réseaux sociaux et guides touristiques consacrés à Budapest sont unanimes : pour qui prévoit un séjour dans la capitale hongroise, le New York Café figure en tête des incontournables.
Présenté partout comme « le plus beau café du monde », l’établissement mérite-t-il pour autant votre précieux temps ? Se pourrait-il que sa réputation soit un brin exagérée ? Que dans une ville qui regorge de lieux d’exception, vous puissiez considérer faire l’impasse sur sa visite ?

Un décor de palais
Situé au rez-de-chaussée de l’actuel Anantara New York Palace, sur l’élégant boulevard Erzsébet körút, en plein 7ᵉ arrondissement, le New York Café impressionne au premier regard.
La façade est ornée de quatorze satyres de bronze sculptés par Károly Senyei. Lanternes à la main, ces figures inspirées d’Asmodée (le démon de la Bible associé aux plaisirs et à la tentation) accueillent les visiteurs tel les gardiens d’un temple.
À l’intérieur, colonnes torsadées en marbre, immenses miroirs Brühl, stucs dorés, lustres vénitiens et fresques monumentales de Gusztáv Mannheimer composent un cadre qui évoque davantage un opéra italien qu’un café.

Conçu dans un mélange de styles Renaissance et baroque, le New York Café multiplie les effets de perspective. Les plafonds peints semblent s’élever à l’infini, les balcons richement sculptés dominent la salle, tandis que les dorures et les marbres habillent jusqu’au moindre recoin.
Chaque détail semble ainsi raconter un morceau de l’histoire de Budapest, beaucoup de visiteurs ayant le sentiment de contempler un décor demeuré intact depuis la Belle Époque.
Sauf New York Café d’aujourd’hui n’est pas le New York Café d’autrefois. Son titre de « plus beau café du monde » est en réalité beaucoup plus récent qu’on le croit.
Et il ne doit rien au hasard.
La naissance du mythe

Le New York Kàvéhàz (« Kàvéhàz » signifie café en hongrois) ouvre ses portes en octobre 1894, à l’initiative de la compagnie d’assurance américaine New York Life Insurance Company qui possède les murs – d’où son nom, sans lien particulier avec la Grosse Pomme.
[Pour l’anecdote, la légende veut que le soir de l’inauguration, une bande d’artistes bohèmes aient jeté la clef dans les eaux du Danube afin que le café demeure ouvert jouet et nuit.]
Conçu par l’architecte hongrois Alajos Hauszmann (l’architecte qui rénové le Château de Buda) avec pour ambition d’en faire une vitrine commerciale, le New York Kàvéhàz incarne alors le dynamisme économique et culturel que connait Budapest.
En 1900, l’exploitation du café est ensuite confiée aux frères Harsányi. Passionnés de littérature, ils se mettent en tête d’en faire le rendez-vous des écrivains, journalistes et artistes de Budapest.
Rien n’est laissé au hasard : une bibliothèque est mise à leur disposition, papier et encre sont fournis gratuitement, et les auteurs les plus modestes peuvent commander l’írótál (« l’assiette de l’écrivain »), un repas simple à base de pain, de fromage et de charcuterie vendu à prix réduit, voire servi à crédit.
Très vite, le poète Endre Ady, le dramaturge Ferenc Molnár, l’écrivain Frigyes Karinthy ou encore le romancier Zsigmond Móricz comptent parmi les habitués, passant des heures à écrire, débattre, rencontrer leurs éditeurs ou refaire le monde.
Grandeurs et décadences

La Première Guerre mondiale met toutefois un terme à ce premier âge d’or. Réquisitionné, le New York Kávéház sert un temps de quartier général à des officiers de l’armée austro-hongroise.
Les années 1920 et 1930 lui offrent un second souffle sous la direction de l’entrepreneur Vilmos Tarján, qui attire une clientèle plus mondaine grâce à une cuisine raffinée et à d’habiles coups de publicité – jusqu’à inviter un phoque et son dresseur à prendre le petit-déjeuner dans le café.
La Seconde Guerre mondiale marque en revanche le début d’un long déclin.
Gravement endommagé, le bâtiment est nationalisé par le régime communiste. Le prestigieux café littéraire laisse alors place à des usages beaucoup plus prosaïques : on y vend notamment de la mélasse, puis de la viande de cheval.
En 1947, un magasin de sport et l’agence de voyages d’État s’installent dans ses salons.
Au début des années 1950, l’établissement renaît sous le nom de Hungária Kávéház. Les artistes et les intellectuels y reviennent progressivement, mais le faste d’avant-guerre appartient désormais au passé.
Il faudra attendre la chute du bloc soviétique, la privatisation du bâtiment dans les années 1990, puis son rachat par le groupe hôtelier italien Boscolo au début des années 2000 pour que le New York Kávéház entame sa seconde grande renaissance.
Une idée de génie

Après plusieurs années de restauration, le New York Café rouvre en 2006 avec une ambition : renouer avec les grandes annés. C’est à cette période qu’apparaît une formule appelée à faire le tour du monde : « The Most Beautiful Café in the World ».
Le slogan tombe au bon moment. Internet bouleverse la manière de préparer ses voyages et les réseaux sociaux commencent à imposer leurs tendances. Facile à retenir, facile à partager, il s’affiche dans les articles, les guides, les hashtags et les publications Instagram. En quelques années, l’expression devient virale.
Le phénomène s’autoalimente. Plus le slogan est repris, plus il gagne en crédibilité. Une véritable caisse de résonance se met en place : les blogs citent les guides, les guides reprennent les médias, les voyageurs reprennent les blogs. À force d’être répétée, l’expression finit par s’imposer.
Pourtant, aucun organisme n’a jamais officiellement désigné le New York Café « plus beau café du monde ». Le seul classement retrouvé est celui du site TasteAtlas, qui le place 32ᵉ, sans lui attribuer ce titre.
Voilà sans doute le véritable coup de génie : avoir trouvé une expression suffisamment efficace pour que le monde entier la reprenne… jusqu’à oublier qu’elle n’a jamais été officielle.
Cette subtilité marketing débunkée, revenons à notre sujet : le New York Café tient-il réellement ses promesses ?
La rançon du succès



La formule dépasse toutes les espérances. Avec près de 2 000 visiteurs par jour, cette affluence ne va pas sans poser problème : aux heures de pointe, les files d’attente s’étire régulièrement sur plusieurs dizaines de mètres le long d’Erzsébet körút et il n’est pas rare de patienter quarante-cinq minutes, une heure, voire davantage, pour obtenir une table.
Cette popularité a un prix. il vous en coûtera 14 euros pour cappuccino (oui, les prix sont affiché en euros…), 27 euros pour un harmburger, 30 euros pour un cheese cake…
Quant au service, ce ne sont pas les commentaires négatifs qui manquent sur Google, Yelp ou TripAdvisor, les critiques revenant régulièrement sur des commandes qui tardent à arriver et un sentiment d’être pressé de libérer sa table
Un client raconte avoir attendu quinze minutes pour recevoir les menus, dix minutes supplémentaires avant qu’on prenne sa commande, vingt minutes pour deux cafés… puis encore un quart d’heure pour régler l’addition. Un autre explique que les plats sont arrivés avant les couverts ; le temps qu’on les lui apporte, la nourriture était déjà froide. D’autres visiteurs regrettent enfin d’être installés dans une salle annexe, beaucoup plus ordinaire, sans avoir la possibilité de choisir leur emplacement.
Le changement le plus frappant concerne peut-être la clientèle. Certes, le New York Café n’a jamais été fréquenté par les Budapestois, mais les réseaux sociaux ont profondément changé la nature même de la clientèle. Les touristes ont laissé place à des hordes d’influenceurs, de TikTokeurs et autres créateurs de contenu, tous venus« vivre le moment », smartphone à la main – attention à ne pas vous retrouvez en story sans le vouloir ou recevoir un coup de perche à selfie en admirant les fresques.
Ou comme le résumait dès 2019 Gábor Földes, responsable communication du New York Palace : « Les gens viennent, prennent leurs photos et repartent. »
Verdict : ce ne sont pas les adresses qui manquent à Budapest



Bars à cocktail, rooftops, cafés littéraires, bars à vins, clubs de jazz, bars en ruine… si vous décidiez de faire l’impasse sur le New York Café, ce ne sont pas les endroits qui manquent pour prendre un verre.
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