Le 14 juillet, la France célèbre la Révolution française. Le 4 juillet, les États-Unis célèbrent leur indépendance. Le 1er décembre, la Roumanie célèbre la naissance de la Grande Roumanie. Le 3 mars, la Bulgarie commémore sa libération de la domination ottomane.
Dans la plupart des pays, il n’existe qu’une seule fête nationale. Pas en Hongrie.
La Loi fondamentale (la constitution hongroise) reconnaît officiellement trois fêtes nationales : le 15 mars, le 20 août et le 23 octobre.
Pourquoi trois dates ? Parce qu’elles renvoient à trois moments différents, et parce qu’elles permettent de parcourir mille ans d’histoire.
Le 20 août : la naissance de l’État hongrois

La plus ancienne des trois dates nous ramène autour de l’an 1000, au règne d’Étienne Ier, premier roi chrétien de Hongrie.
Étienne consolide le royaume, organise son administration et son Église et rattache durablement la Hongrie au monde chrétien occidental. Canonisé en 1083, il devient le grand saint national hongrois.
Le 20 août, jour associé à son culte et à sa canonisation, s’impose progressivement comme la fête de Saint Étienne. Aujourd’hui encore, sa « Sainte Dextre », sa main droite momifiée conservée dans la basilique Saint-Étienne à Budapest, est portée en procession le jour dit.
Le sens politique de la date est encore plus important. Le 20 août célèbre la fondation de l’État hongrois et Saint Étienne, considéré comme son fondateur. C’est pour cette raison que, parmi les trois fêtes nationales, il possède un statut particulier : la Loi fondamentale le désigne comme la fête officielle de l’État.
Le régime communiste va pourtant interdire la célébration de Saint Étienne.
Un roi, chrétien et canonisé, correspond assez mal à l’idéologie du nouveau pouvoir installé après la Seconde Guerre mondiale. La date du 20 août est donc conservée, mais son contenu est remplacé.
On l’associe notamment à la fête du « nouveau pain », célébrant les récoltes. Surtout, le régime choisit précisément le 20 août 1949 pour promulguer la nouvelle Constitution de la République populaire hongroise.
Le jour de Saint Étienne devient alors le Jour de la Constitution.
La même date aura ainsi servi à célébrer successivement le fondateur du royaume chrétien puis l’État socialiste construit sur le modèle soviétique. Après la chute du communisme, Saint Étienne et la fondation de la Hongrie reprennent naturellement leur place.
Le 15 mars : la Hongrie moderne entre en révolution

Le 15 mars 1848, la révolution gagne Pest.
La Hongrie s’inscrit alors dans le grand mouvement du Printemps des peuples, cette vague révolutionnaire qui traverse l’Europe en 1848. En France, elle provoque quelques semaines plus tôt la chute de Louis-Philippe et la proclamation de la Deuxième République.
À Pest, de jeunes intellectuels se mobilisent à leur tour. Parmi eux figure le poète Sándor Petőfi, qui deviendra l’une des grandes figures de l’histoire nationale.
Les révolutionnaires publient leurs célèbres Douze Points. Ils réclament notamment la liberté de la presse, un gouvernement hongrois responsable, l’égalité devant la loi, une représentation nationale et le retrait des troupes étrangères.
La révolution débouche rapidement sur une confrontation avec les Habsbourg puis sur une véritable guerre d’indépendance.
En 1849, les Hongrois vont jusqu’à proclamer la déchéance de la dynastie des Habsbourg. L’Autriche reçoit cependant l’aide décisive de la Russie tsariste. L’armée hongroise est vaincue et la révolution écrasée.
Le 15 mars commémore donc le début d’une révolution perdue.
Ce n’est pas la victoire militaire que célèbre la Hongrie, mais ce que 1848 a fini par représenter : l’indépendance, les libertés politiques et le droit du pays à décider de son propre destin.
Cette dimension explique aussi pourquoi le 15 mars est longtemps resté une date politiquement sensible.
Sous le régime communiste, célébrer une insurrection hongroise contre une domination étrangère n’était pas sans ambiguïté, surtout lorsque cette révolution avait été écrasée grâce à l’intervention de la Russie.
Le 15 mars devient ainsi régulièrement un jour de contestation. Rendre hommage à 1848 permet aussi de parler de souveraineté, de liberté et d’indépendance sans toujours avoir besoin de désigner directement le pouvoir soviétique.
Le 23 octobre : une révolution écrasée, puis réhabilitée

Un peu plus d’un siècle après 1848, la Hongrie connaît une nouvelle insurrection.
Le 23 octobre 1956, une manifestation étudiante organisée à Budapest prend rapidement une ampleur considérable. Les protestataires réclament des réformes politiques, davantage de libertés et la fin de la tutelle soviétique.
La statue monumentale de Staline est renversée. Sur certains drapeaux hongrois, les manifestants découpent l’emblème communiste placé au centre du tricolore national.
En quelques jours, la protestation devient une véritable révolution.
Le gouvernement d’Imre Nagy annonce notamment le retrait de la Hongrie du pacte de Varsovie et réclame la neutralité du pays.
L’Union soviétique intervient militairement.
Le 4 novembre, les chars soviétiques entrent massivement dans Budapest. Les combats se poursuivent plusieurs jours avant l’écrasement de l’insurrection. Une sévère répression suit et près de 200 000 Hongrois quittent le pays.
Le 23 octobre devient donc, lui aussi, le souvenir d’une révolution vaincue.
La date possède toutefois une seconde signification.
Le 23 octobre 1989, exactement trente-trois ans après le début de l’insurrection, la République de Hongrie est officiellement proclamée. Le régime communiste disparaît et le nouveau régime choisit volontairement l’anniversaire de 1956 pour marquer cette rupture.
La symbolique est évidente : en 1956, la volonté d’émancipation est écrasée ; en 1989, elle trouve enfin une traduction politique.
Une même date relie ainsi la révolution contre le pouvoir soviétique et la disparition, trente-trois ans plus tard, de la République populaire hongroise.
Mais pourquoi trois fêtes plutôt qu’une ?
Ces trois dates ne sont donc pas interchangeables.
Le 20 août renvoie aux origines de l’État hongrois. Le 15 mars incarne la revendication d’indépendance et de libertés politiques au XIXe siècle. Le 23 octobre associe la résistance au communisme à la naissance du régime démocratique en 1989.
La Hongrie a ainsi conservé trois grands repères correspondant à trois étapes différentes de sa construction politique.
Son histoire se prête d’ailleurs mal à une date fondatrice unique. Royaume médiéval, domination ottomane partielle, pouvoir des Habsbourg, Empire austro-hongrois, démembrement après la Première Guerre mondiale, occupations, régime communiste puis transition démocratique : le pays a connu de nombreuses ruptures sans jamais véritablement cesser de se penser comme une même nation.
Un autre trait rapproche les deux fêtes les plus récentes : 1848 et 1956 sont deux révolutions militairement perdues. La première est écrasée avec l’aide de la Russie tsariste. La seconde par l’Union soviétique.
Ce ne sont pourtant pas les défaites qui sont célébrées, mais la permanence d’une revendication : celle de l’indépendance et de la souveraineté hongroises.
Le 20 août raconte donc la naissance de la Hongrie. Le 15 mars marque l’affirmation politique de la nation moderne. Le 23 octobre rappelle combien sa souveraineté a été disputée au XXe siècle avant la rupture de 1989.
Et le calendrier mémoriel hongrois ne s’arrête pas tout à fait là.
Depuis 2010, le 4 juin est officiellement la Journée de l’unité nationale. Anniversaire du traité de Trianon signé en 1920, ce dernier a privé l’ancien royaume de Hongrie d’une grande partie de son territoire et laissé plusieurs millions de Magyars au-delà des nouvelles frontières. Un siècle plus tard, le sujet reste central dans la mémoire nationale hongroise.
Ce 4 juin n’est pas une quatrième fête nationale au sens de la Constitution. Il s’inscrit toutefois dans la même logique : rappeler les moments où l’existence, les frontières ou la souveraineté de la Hongrie ont été profondément redéfinies.
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