Nina Yargekov : « Budapestoise un jour, Budapestoise toujours »

Née en France de parents hongrois, Nina Yargekov a récemment publié Budapest, un roman aux faux-airs de guide touristique (ou l’inverse) qui plonge le lecteur dans les méandres d’une capitale hongroise sur le point de tourner la page de 16 années de règne de Viktor Orbán.

Sociologue de formation, autrice de plusieurs ouvrages remarqués, dont Double nationalité qui a décroché en 2016 le prix de Flore, Nina Yargekov se penche à nouveau sur la difficulté de vivre à la croisée des chemins, tiraillée entre son attachement profond pour sa ville de cœur et son rejet viscéral du chef de file des « démocraties illibérales ».

Budapest se lit ainsi comme une déambulation littéraire qui mêle tendresse et colère, affectif et politique, mélancolie et amertume.

Rencontre avec une témoin de son époque.

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Bonjour Nina, dans quelle case rangeriez-vous Budapest ?

Budapest se présente comme « un livre dont vous êtes le héros », on peut décider à chaque fin de chapitre de la suite à donner à l’histoire, mais aussi comme un guide touristique, puisque l’intrigue permet d’arpenter la ville, de découvrir son architecture, son histoire, sa culture, tandis qu’on trouve à la fin du livre des cartes et des itinéraires.

Par ailleurs, Budapest permet aussi, je crois, d’éclairer le contexte des élections hongroises du 12 avril dernier, de mieux saisir ce qui s’est joué en amont de la chute d’Orbán.

Enfin, j’ajouterais que d’une manière générale, mon idée était qu’une fois la lecture terminée, on se sente un tout petit peu comme quelqu’un qui a habité à Budapest. Qu’au fil de l’aventure, on s’attache à la ville. Que cette dernière ne soit plus juste une capitale étrangère parmi d’autres, mais un lieu chargé de souvenirs et d’émotions.

Quand conseillez-vous de lire Budapest ? Avant, pendant ou après avoir séjourné à Budapest ?

Il me semble que les trois options fonctionnent très bien… sans compter qu’on peut aussi le lire sans avoir le projet de venir visiter Budapest !

Cela étant dit, pour une personne prévoyant un séjour à Budapest, je lui conseillerais plutôt de le lire juste avant. Cela lui donnera des clefs de compréhension. De plus, comme le livre donne accès à pas mal d’informations, elle pourra épater les Budapestois, qui n’ont pas trop l’habitude que les étrangers connaissent bien leur ville ou leur pays.

Budapest, un îlot de résistance ?

Vous décrivez Budapest comme « une bulle libre cosmopolite et tolérante ». Vous faites dire à l’un de vos personnages « J’habite à Budapest, pas en Hongrie ». Budapest, ce n’est pas la Hongrie ? Les habitants des grandes villes n’ont-ils pas au fond plus en commun entre eux qu’avec les habitants des terroirs de leur propre pays ?

Cette tension, voire ce conflit entre la ville et le pays n’est pas propre à la Hongrie. Il y a eu la même chose à Varsovie à l’époque du PIS. On peut aussi penser à New York, surtout depuis l’élection de Zohran Mamdani. Bref, la configuration qu’on avait à Budapest depuis 2019, avec un maire progressiste défendant des valeurs de tolérance et de respect des libertés, alors même que le pays était gouverné par celui que les populistes du monde entier ont pris comme modèle, n’a rien d’inédit. Alain Cluzet, qui vient de publier Les villes face au populisme, analyse les villes comme des lieux de résistance démocratique.

J’en reviens à cette tension. Affirmer que la capitale n’est pas le pays, que Budapest n’est pas la Hongrie rassure et console. Cela rend la situation politique plus supportable. Toutefois, cela ne peut pas tenir. Parce que c’est faux sur le plan factuel. On finit par se prendre la réalité en pleine figure.

C’est une des questions que le roman explore : chacun des personnages budapestois essaie de se débrouiller avec ce paradoxe, la ville chérie qui est située dans un pays où l’on se sent de moins en moins chez soi, et propose une réponse différente. Anna tente de continuer à aimer la Hongrie à travers Budapest. Edit part en voyage sans arrêt. Roli a sombré dans la déprime. Quant à Niki, qui est une chienne, elle serait plutôt du côté de la colère, puisqu’elle grogne ou aboie face aux monuments qui la heurtent sur le plan politique.

Vous faites dire à vos personnages des phrases terribles sur la Hongrie et les Hongrois (« Nous autres Hongrois sommes la lie de l’humanité puisque nous élisons Viktor Orbán », « Être rayé de la carte, c’est tout ce qu’on aurait mérité, vu qu’on est un peuple de pitoyables moutons apathiques »…). Estimez-vous qu’il n’y a vraiment rien à retenir des années Orbán ?

Je crois que nous sommes encore en train de prendre la mesure de ce qu’il s’est passé ces seize années et qu’il y a tout un travail de réparation qui reste à faire. Pas uniquement au niveau des institutions (ce qu’on pourrait nommer la « désorbanisation » de la vie politique). Mais aussi sur le plan mental. La société hongroise a été profondément abîmée et ne guérira pas en quelques semaines.

Après, bien sûr qu’il y a eu plein de choses positives durant les années Orbán, cependant elles ne sont pas le fait du gouvernement, mais de la société civile, des artistes, des journalistes indépendants ou encore de certains acteurs de l’opposition.

Le personnage de Roli, le petit-neveu, est « en proie à la déprime, cette fameuse mélancolie qui brouille l’esprit de tous ceux qui aiment la Hongrie tout en la détestant ». Est-ce que c’est ça, l’âme hongroise ?

Franchement, je ne sais pas. Il est toujours casse-gueule de parler « d’âme hongroise » (ou d’âme française, lituanienne, japonaise, etc.) et pourtant oui, il existe forcément des spécificités locales, notamment parce que l’Histoire et la géographie ont des effets sur les conditions de vie des gens, et donc, très probablement, sur leur identité collective.

J’ai souvent été frappée par la haine que certains Autrichiens (Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek…) vouaient à leur pays et je ne peux pas ne pas songer à l’Empire austro-hongrois, au fait qu’Autrichiens et Hongrois ont en commun d’avoir cette sorte de passé glorieux dont il ne reste quasi rien aujourd’hui.

Dans le même sens, on peut penser, tout bêtement, qu’avoir perdu les deux guerres mondiales, avoir été à plusieurs reprises sous domination ou occupation étrangères, avec tout ce que cela implique comme humiliations non seulement à l’échelle nationale, mais aussi quotidienne, dans la vie privée (je pense aux relations entre la population et les forces d’occupation), n’ont probablement pas aidé les Hongrois à se percevoir comme un peuple de winners, joyeux et confiant.

Mais tout cela, ce sont juste des hypothèses de socio-histoire de comptoir. Je n’ai pas vraiment de réponse à votre question.

Vous écrivez qu’on n’a « pas le droit d’être totalement malheureux quand on a la chance d’habiter à Budapest », mais peut-on y être totalement heureux ? Vous parlez quand même « d’un pays dangereux pour la santé mentale ».

Ces temps-ci, j’ai de nouveau l’espoir que ce soit le cas. Nous verrons bien.

Budapest, c’est pour la vie

Qu’est-ce qu’on retrouve à Budapest qu’on ne retrouve nulle part ailleurs ?

Un fleuve large. Un télésiège et une piste de ski. Une architecture sublime, mais pas écrasante. Une propension au calme avec tous les avantages d’une capitale.

En revanche, contrairement à la France, ça manque de pains au chocolat aux amandes !

Quelle est la chose que vous préférez faire à Budapest ?

Quand je le peux, je traverse le pont Margit à pied et je me poste au milieu pour admirer le Danube. Quand il est en crue, cela me rend complètement folle et je passe mon temps à le regarder sous toutes les coutures.

Quel est le cliché qui vous agace le plus sur Budapest ?

À dire vrai, je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup de clichés sur Budapest. Sur les Hongrois ou sur l’Europe centrale et orientale en général, oui, il y en a plein, mais spécifiquement sur la capitale hongroise, je ne vois pas trop. Mis à part le côté « ville des bains thermaux » ou « perle du Danube », mais cela correspond aussi à une réalité.

Comme le dit Anna, un des personnages du livre, quand on voyage, ce n’est pas un crime de s’intéresser à ce qui fait la renommée du lieu qu’on visite. Moi je trouve ça idiot, cette sorte d’injonction à sortir à tout prix des sentiers battus, à mépriser les monuments touristiques ou les grands musées juste pour ne pas faire comme les autres. Si certains sites sont célèbres, c’est généralement parce qu’ils ont un intérêt, alors il est un peu dommage de passer à côté. Voilà pourquoi j’ai choisi de centrer le roman sur la découverte des endroits les plus connus.

L’idée n’était pas d’envoyer le lecteur ou la lectrice dans une usine abandonnée ou sur un parking de banlieue, mais de lui permettre de poser un regard différent, plus informé, plus sensible, sur les lieux et les quartiers qu’on visite habituellement quand on passe un week-end à Budapest. Par exemple, ce n’est pas du tout la même chose de simplement admirer l’architecture du parlement de Budapest ou de savoir ce qu’il se passe concrètement à l’intérieur de ce parlement.

Quelles ont été les réactions des Hongrois à votre livre ?

Amis et lecteurs « anonymes » m’ont fait des retours émus. Plusieurs personnes m’ont rapporté avoir pleuré à la fin de l’histoire, quand on est sur le pont Erzsébet…

Puis il y a aussi les Hongrois de l’étranger, pour qui le livre peut venir combler un manque, les consoler d’une certaine nostalgie. J’ai récemment reçu un message d’une dame hongroise vivant en France depuis plus de 20 ans. . Elle me racontait que mon livre l’avait accompagnée tandis qu’elle guettait, dans un certain isolement dû à une absence de communauté hongroise dans sa ville de résidence, le résultat des élections du 12 avril dernier. Dans son message, elle m’écrivait « Budapestoise un jour, Budapestoise toujours ».

Au demeurant, si le roman commence en Europe de l’Ouest, chez une émigrée hongroise (c’est elle qui confie une mission au lecteur ou à la lectrice), et non pas à Budapest, c’est parce que j’avais précisément en tête que Budapest existe dans le cœur de tous les Budapestois, y compris ceux qui sont partis – les gens qui émigrent emportent avec eux des morceaux de cette ville, qui continue à exister dans leur cœur.

Merci beaucoup pour vos réponses Nina.

Budapest de Nina Yargekov
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Une exilée hongroise aux airs de comtesse vous confie une mission : filer à Budapest pour tirer son petit-neveu de la déprime grâce à un bocal d’air révolutionnaire de 1956…
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