C’est une scène que personne ne souhaite vivre de sa vie. Vous êtes assis en bonne place à votre tout premier concert de musique classique, La Symphonie Héroïque de Ludwig van Beethoven (excellent choix). Vous avez réservé vos billets il y a déjà plusieurs semaines, vous avez soigneusement sélectionné votre tenue, et vous avez même fait l’effort d’arriver légèrement en avance. Tout se passe donc pour le mieux à l’instant T, d’autant plus que la légère boule au ventre que vous ressentiez avant de vous assoir s’est évanoui sitôt la première note jouée par l’orchestre.
Et puis, ô miracle, au fil des minutes, la magie opère : les instruments résonnent en vous, la mélodie vous emporte, et c’est, d’un coup d’un seul, tout votre être qui vibre à l’unisson avec le chef-d’œuvre du compositeur allemand.
Galvanisé, lorsque le souffle semble retomber, lorsque le chef d’orchestres fait mine de calmer les débats, vous laissez libre cours à votre enthousiasme en tapant dans vos mains… dans un silence de plomb. Non, ce n’était absolument pas le moment d’applaudir. Ce que manifestement TOUT LE MONDE savait. Sauf vous.
Le temps de réaliser votre impair, il est trop tard. Entre les « chuts » assassins qui parcourent l’assistance et les regards obliques des musiciens pointés sur vous, la seule émotion qui vous traverse désormais, c’est une honte irrépressible – de celle qui vous écrase dans votre siège au point de vouloir quitter le pays sur le champ et de recommencer votre vie sous une nouvelle identité.
Fort heureusement, vous vous réveillez au même moment en sursaut dans votre lit.
Non seulement vous n’avez fait que rêver cette scène digne d’un film d’horreur (votre concert se tient en réalité ce soir et vos billets pour La Symphonie Héroïque sont toujours posés sur la table de votre commode), mais vous avez en sus le temps de lire d’ici là cet article qui décortique pour vous les conventions qui régissent les applaudissements au sein des salles de concert.
Le silence est d’or

En réalité, la règle est d’une simplicité biblique : les applaudissements sont réservés pour la fin de l’œuvre.
[Exemple : pour une sonate en quatre mouvements, on applaudit à la fin du quatrième mouvement.]
Quand bien même l’envie vous démangerait de faire étalage de votre reconnaissance à la suite d’une conclusion particulièrement triomphante, gardez vos mains sur vos genoux : il est inconvenant d’applaudir entre les mouvements. Un concert de musique classique n’est pas un concert de Lady Gaga ou des Rolling Stones.
Plusieurs raisons à cela.
Primo, parce qu’il s’agit de ne pas déconcentrer les musiciens. Deuzio, parce qu’il s’agit de respecter la cohérence de l’œuvre et l’unité voulue par le compositeur. De la même manière que des phrases sont liées les unes aux autres dans un paragraphe, la succession des mouvements forme un tout – créer une discontinuité dans l’esprit des auditeurs risqueraient de leur faire perdre le fil. Et enfin tertio, parce que le silence fait intégralement partie de la musique, lui qui peut tout aussi bien souligner ses effets que provoquer des contrastes.
Ou quand, dans une époque trop souvent dominée par le vacarme et la démonstration, un peu de retenue ne fait pas de mal.
Une règle qui n’a pas toujours été la règle
Réserver ses applaudissements pour la toute fin n’a toutefois pas toujours été la norme. Cela a même été pendant longtemps tout l’inverse : quand la musique classique était une musique populaire, il était d’usage que le public exprime son approbation (ou sa désapprobation) PENDANT l’exécution d’un morceau !
Loin de défriser les maîtres du genre, les applaudissements étaient même sollicités.
Au cours d’un séjour à Paris, Mozart expliquait par exemple dans une lettre adressée à son père comment il s’y prenait pour que son auditoire redouble d’entrain : « Juste au milieu du premier Allegro, il y a tout un passage que je savais bien devoir plaire : tous les auditeurs en furent transportés… Et il y eut un grand applaudissement… Comme je savais bien, quand je l’écrivis, quel sorte d’effet il ferait, je l’avais ramené une seconde fois à la fin. »
Quant à Beethoven, il ne lui serait pas venu à l’esprit une seule seconde que la musque qu’il couchait sur papier laisserait de marbre ses spectateurs d’un bout à l’autre – si tel avait été le cas, il aurait probablement cru qu’il devenait sourd.
C’est à compter du 19ème siècle que les choses ont commencé à changer, quand les compositeurs ont donné à leurs œuvres une dimension plus sacrée, Richard Wagner en tête.
Considérant que sa musique devait être scrupuleusement respectée pour être appréciée, non content de plonger le public dans le noir complet, il cachait l’orchestre afin que rien ne perturbe son attention.
Tout cela bien sûr en exigeant un silence absolu.
Son exemple fera ensuite des émules tant et si bien que le fait de ne pas applaudir lors une représentation s’imposera dans les décennies qui suivent sa mort.
Notez néanmoins que la règle tend néanmoins à s’assouplir ces dernières années, la spontanéité étant à nouveau de mise.
Ou comme l’expliquait en 2016 le violoniste Renaud Capuçon au micro de France Inter : « La réussite de la Philharmonie c’est de voir un public complètement renouvelé avec plus de 25% de nouveaux publics qui n’allaient pas au concert avant, et qui d’ailleurs applaudissent entre les mouvements. Certains s’insurgent, moi je trouve ça formidable. Quand quelqu’un applaudit entre les mouvements ça veut dire que ce sont des gens qui ne sont pas habitués, et que l’on a gagné un nouveau public. Si nous, les musiciens classiques, nous disons : ‘Attention, il ne faut surtout pas applaudir’, nous allons continuer à faire peur à ces gens qui n’osent pas venir au concert parce qu’il y a des abrutis qui pensent que c’est dangereux d’applaudir. Applaudissez entre les mouvements, ça n’a aucune importance ! »
Mais quand savoir lorsqu’un concert se termine réellement ?

Simple sur le papier, la règle doit cependant être précisée afin d’éviter de froisser dans les derniers mètres les mélomanes les plus scrupuleux.
Cf. ce commentaire dépité laissé sur Facebook par une dame en ayant visiblement gros sur la patate : « Les spectateurs applaudissent toujours trop tôt et gâchent ce que l’on vient d’entendre. On dirait qu’ils sont d’avantage dans l’attente de la fin que dans l’écoute. La voix ou la musique n’a pas le temps de retomber que déjà arrive le fracas d’applaudissements. Quel chagrin ! Pourtant, quelle beauté dans ces brèves secondes de silence qui suivent les dernières notes. On devrait demander de compter jusqu’à cinq avant le claquement des mains !!! »
Le silence qui suit la dernière note étant effectivement encore de la musique, voici deux donc deux petites astuces pour ne pas conclure les débats sur une fausse note :
- Gardez un œil sur le chef d’orchestre : si au moment où la musique s’arrête, il se retourne pour saluer le public, lâchez-vous !
- Attendez que la salle commence à applaudir pour applaudir avec elle : fondu dans la foule, libéré de tout surmoi, le temps est enfin venu de laisser exploser toute votre joie et toute votre gratitude.
Oh, et dernier détail qui a son importance : lorsque le chef d’orchestre quitte la scène, ne vous arrêtez pas d’applaudir pour autant. La coutume veut qu’il revienne saluer le public tant que les applaudissements durent.
Bon concert !