Debout sur l’estrade, dos au public, il agite fiévreusement les bras dans son smoking noir et blanc. Face à lui, une armada de musiciens suspendus aux mouvements de sa baguette le fixent du regard comme les soldats de la Grande Armée fixaient Napoléon à Austerlitz.
Voilà grosso modo l’image que se font les non-initiés du chef d’orchestre.
Dans un autre registre, Christian Merlin, auteur du livre Au Cœur de l’orchestre et producteur de l’émission de radio éponyme diffusée sur France Musique, définit le chef d’orchestre comme « un musicien qui ne joue pas mais qui montre aux autres musiciens comment jouer ensemble. »
Moins caricaturale, la formule n’explique pas pour autant le détail d’une fonction aussi prestigieuse que méconnue.
Quid du rôle exact du chef d’orchestre au sein d’une formation ? Quel rapport hiérarchique entretient-il avec les autres musiciens ? Quel sens donner à ses gestes ? Suffit-il de se donner des airs théâtraux pour être un bon chef d’orchestre ? Tous les chefs d’orchestre se valent-ils ?
Afin de répondre à ces questions le plus simplement possible, reprenons tout depuis le début.
Non, les orchestres n’ont pas toujours eu besoin de chefs d’orchestre
La figure du chef d’orchestre n’apparaît en effet qu’au début de la période classique, au milieu du 18ème siècle.
Avant cela, pendant la période baroque, les orchestres comptaient peu de musiciens dans leurs rangs. Ils pouvaient ainsi être dirigés par l’un d’entre eux, très souvent le claveciniste ou le premier violon, qui renseignait les indications de base (les respirations, le phrasé, les attaques…).
À mesure que les effectifs se sont agrandis, jusqu’à atteindre une bonne cinquantaine de personnes, la tâche devint cependant de plus en plus difficile à mener et fut donc confiée à une tierce personne.
La période romantique paracheva cette évolution avec des orchestres qui atteignirent la centaine de musiciens, tandis que le langage musical ne cessait de se complexifier.
Le poste de chef d’orchestre devint alors permanent.
[Dans les premiers temps, l’usage voulait que la tâche soit assurée par le compositeur lui-même lors des premières représentations – Mozart s’en sortait apparemment très bien, Beethoven beaucoup moins.]
C’est d’ailleurs à cette époque qu’Hector Berlioz (1803-1869) rédigea le premier traité théorique sur la direction d’orchestre. Décrit comme « le porte-parole » du compositeur, le maestro était sommé d’étudier en profondeur son œuvre afin d’en saisir les intentions, le message et les émotions.
L’invention de la baguette
Ancêtre du chef d’orchestre moderne, Jean-Baptiste Lully (1632-1687) marquait le rythme en frappant le sol avec un gros bâtonface au roi et sa cour – pas de chance pour lui, il s’est un jour frappé l’orteil avec, la blessure s’est infectée et la gangrène l’a emporté.
Ce bâton de direction a ensuite été officieusement remplacé par l’archet à mèche blanche du premier violon.
Puis, lorsque les fonctions de premier violon et de chef d’orchestre se sont séparées, par une baguette blanche rappelant ledit archet – selon les versions, la paternité de l’invention reviendrait soit au compositeur belge Guillaume-Alexis Paris (1756-1840), soit au chef d’orchestre allemand Louis Spohr (1784-1859).
Le chef d’orchestre se tenant désormais debout sur une estrade face à ses musiciens, l’idée était que ses gestes soient visibles de tous – et notamment des cuivres et percussions placés tout au fond.
Bien que l’usage de la baguette se soit très vite généralisé (avec des variations de taille ou de matière selon les ressentis de chacun), certains chefs comme Pierre Boulez (1925-2016) ont toutefois préféré diriger à la main toute leur carrière.
Un sculpteur du son
En charge de transmettre aux musiciens sa vision globale de l’œuvre et la manière dont il souhaite qu’elle soit jouée, le chef d’orchestre ne se limite pas à battre la mesure. Instaurer un climat, une atmosphère passe par plusieurs leviers comme :
- équilibrer les diverses masses sonores de l’orchestre
- imposer une pulsation commune
- faire ressortir certaines harmonies
- signaler les démarrages des solistes
- anticiper les notes pour que le son de l’avant et de l’arrière parviennent aux oreilles du public au même moment
Musicien lui-même, il sait déchiffrer la partition de chaque instrument pour déceler toute fausse note, tout mouvement trop lent ou trop rapide, tout décalage de rythme.
Jugé responsable du succès ou de l’échec de la représentation d’une œuvre, le chef d’orchestre a ainsi longtemps été considéré comme plus important que l’orchestre. Il était la tête, les musiciens n’étaient « que » des doigts.
Ou pour citer Arturo Toscanini (1867-1957) : « Le chef d’orchestre est un prisme, une sorte de diamant, par lequel passent les faisceaux de toutes les individualités de l’orchestre »
D’où la réputation de tyran de certains… à commencer par Toscanini.
Cette exposition ne doit surtout pas faire oublier que le chef d’orchestre est avant tout un travailleur de l’ombre, qui, en coulisses, étudie scrupuleusement chaque partition (le par cœur est obligatoire) et supervise au plus près les répétitions pour insuffler cet esprit de groupe indispensable à la réussite d’une représentation.
Mais que peut bien signifier la gestuelle d’un chef d’orchestre ?
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a pas de geste type. Chaque chef d’orchestre élabore un « vocabulaire » qui lui est propre. Artiste de la communication non-verbale, il use de tout son corps pour communiquer le rythme et la puissance du jeu.
« Il n’y a pas que les mains : je dirige aussi avec le regard, le visage… Ce n’est pas seulement de la technique. Il faut avoir la capacité à faire passer ses idées. Un chef doit imprimer son interprétation » explique le Français Alain Altinoglu.
Même son de cloche chez le finlandais Mikko Franck : « Le regard est quelque chose de très important : les musiciens regardent beaucoup les yeux. Si le chef a les mains prises et qu’il est habile, parfois, un petit coup d’épaule va permettre d’indiquer à la flûte qu’il faut qu’il prenne sa respiration car cela va être à lui de jouer. Le chef doit trouver le langage le plus adapté à sa manière de faire de la musique. »
Deux catégories tacites de gestes sont néanmoins à distinguer :
1) Les gestes de commandement dont la signification a été établie lors des répétitions – les signes de départs, de mesure, de nuances de jeu (amplitude du vibrato, timbre du son…)…
2) Les gestes qui traduisent une émotion sans pour autant correspondre à un ordre explicite – une amplitude des bras exagérée pour accentuer l’intensité, un sourcil levé pour un crescendo, une main abaissée pour un silence vibrant…
Et pour ce qui est spécifiquement des mains, en théorie, il y a une répartition entre l’objectif et le subjectif : la main droite donne le rythme tandis que la main gauche renseigne sur les nuances musicales comme jouer plus lié, plus en douceur ou au contraire plus net rythmiquement.
Qu’est-ce qui fait un bon chef d’orchestre ?
Selon Nathalie Stutzmann, chanteuse lyrique et cheffe et d’orchestre (en 2023, elle est devenue la première femme et la première Française à diriger l’orchestre du Metropolitan Opera de New-York), il faudrait « trois heures pour répondre ».
Mais pour la faire courte, « le bon chef d’orchestre, c’est quelqu’un qui doit inspirer, c’est quelqu’un qui a une vision totale de l’œuvre et de son architecture ».
Transmettre cette vision passe par « une voix intérieure ».
« La musique doit être en vous de manière totalement organique. Vous savez exactement comment vous voulez entendre chaque phrase, chaque son. Vous avez imaginé cette version. »
Cette transmission n’est toutefois pas à sens unique entre le chef et ses musiciens, « c’est toujours un échange ».
Et de conclure : « Et si l’orchestre sent cette voix intérieure, il y a du phrasé, de la pulsation, des couleurs… Quelque chose de magique se produit. »